Histoire de riz gras

« Correspondante de Bamako. J’ai besoin de parler, de raconter. Ca fait 6 mois que je suis de retour. Pour la deuxième fois, pour la deuxième découverte, plus amère cette fois-ci, moins mystifiée. Le pays des pauvres et des cow-boys modernes, le monde des jacarta et des cigarettes à 1 euros 15. J’ai la nostalgie de voir cette plaie de la mondialisation, ce joli exotique « tiers-monde ». Les riches ont pourtant les bourses bien gonflées, les quatre-quatres tape à l’oeil et les villas bien garnies. Qu’en dire quand ton voisin n’a même pas 1 euros 50 pour payer le plat quotidien familial de riz importé tout droit des pays riches ? A côté des bazins et tenues luxuriantes dont le prix défie largement les jeans Lewis et les magazins parisiens des champs Elysées, d’autres purgent une peine lourde du travail acharné pour la survie. Chaque jour, chaque dépense, chaque pas est compté dans cette machine infernale pour l’argent. Chacun opère au mieux en tirant la couverture au plus offrant. Chacun targue de son bonheur mal léché dans un monde où tout est débrouillé au possible. Tu veux un diplôme ? Tu payes. Un certificat de travail ? Tu payes. Des études ? Tes parents sont riches ou tu deviens voleur pour manger entre deux bourses de l’état qui n’arrivent qu’en fin d’année scolaire. Tu veux l’électricité ? Tu payes un entremetteur qui double le prix. Tu veux l’électricité à prix normal ? Tu achètes le compteur pour la modique somme de 152 euros, 100 jours de nourriture. Tu dois de l’argent. Il vaut mieux que tu sois du bon côté du lit. Sinon on peut toujours s’arranger avec quelques policiers et quelques jours sous les verrous bien à la dure comme tout à chacun peut imaginer ce que sous entend une prison dans un pays « pauvre ». Tu ne peux toujours pas payer ? Tu n’a qu’à emprunter à un ami, plus aisé, histoire d’endetter ta famille pendant plusieurs mois. Rien de bien méchant, juste quelques 100 euros ou 2 mois de nourriture. Si tu n’as pas d’amis, on peut toujours te déférer pour 1 ou 2 ans avec un faux procès à l’amiable avec garde exclusive pour celui qui a de l’argent. Ta femme ? Elle vend des petits beignets pour gagner 75 centimes, part au marché pour acheter condiments quotidiens, lave le linge des gens, prépare les repas matin, midi et soir avec le fourneau qui prévoit un programme de 2 heures de préparation pour chaque repas. Pas d’électricité, trop cher. Pas de frigo, trop cher. Machine à laver ? Pas d’électricité, pas d’argent. Ta femme vend des allumettes et du savon pour 50 centimes, tu lui donnes un peu en supplément, si tu répares quelques motos jacarta au petit garage de ton patron, de quoi atteindre les 1 euros 50 indispensables. Le kilo de riz, c’était 45 centimes il y a deux ans. Il est à 76 centimes, maintenant. C’est rien, dit-on dans les pays où on peut payer un repas pour une personne à 10 euros au tarif de base. Dans notre petit système à 1 euros 50 par journée, c’est juste une hausse de 30 % à 50 % sur la misère quotidienne… Rien de bien folichon pour les pays engraissés aux OGM et bio. La crise ici ? La fracture de la jambe du sportif. Chômage dit-on chez nous ? Famine dit-on ici. Un ouvrier de chantier, travaille ici huit heures par jour, sous un soleil de plomb avoisinant les 50 degrés. Il est payé la modeste somme de 2 euros 30 par journée, à laquelle il doit soustraire son transport avoisinant les 1 euros 60, ainsi que son repas du midi qu’il s’approvisionnera à la petite vendeuse d’à côté – ta femme qui travaille dur pour trouver ses sanglants 1 euros 50 – pour la maigrichonne contribution de 30 centimes. Si on fait un petit calcul rapide, notre ouvrier rentrera à la maison avec dans sa poche 40 centimes… Les chinois, ont pensé, avec la bénédiction de l’état malien que 2 euros 30 étaient bien trop encombrants dans leurs maudites poches de chiens galeux, 1 euros 45 seraient largement suffisants. Tu n’en veux pas ? Quelqu’un d’autre, plus affamé que toi viendra. Ton ami est forgeron. Il ne fait plus rien depuis 6 mois. Il n’y a plus de travail. Sa femme et ses deux enfants attendent à la maison, simplement… regardant les grosses voitures passer, la honte au ventre de ne pouvoir porter le beau bazin à 200 euros qui leur aurait apporté le respect de la communauté au mariage de la cousine. Le prochain baptême du fils du voisin, la nouvelle grossesse de la soeur d’à côté, le mariage de la bourgeoise de la villa juxtaposée sont redoutés ici bas. Le tout est hors de porté, au bord des larmes et de la faiblesse de ne plus pouvoir avancer Certains blancs disent allégrement que le noir est paresseux, nonchalant. Qu’ils viennent voir, en dehors des hôtels confortables et des taxis crasseux, le prix du réveil le matin, le ventre vide, l’angoisse des putains d’1 euros 50 et la honte en croute résiduelle. Que reste-il à un homme quand il ne peut plus se marier, nourrir sa fille ou payer les médicaments qui vont sauver son fils ? Qu’ils sortent voir tout ces crétins qui ont inventé le concept de pays pauvres, du haut de leur tour d’ivoire, du haut de leurs gisements de pétrole et d’or ? Qu’ils regardent un peu, tous ces nouveaux riches noirs, qui ne rêvent plus d’occident et qui se gargarisent de savoir parler français, de pouvoir payer leur futur diplôme, donnant passe-droit dans l’administration démocratique Ce n’est pas une nouvelle : on a oublié les pauvres. Pas seulement les pays riches, mais aussi – pire consistance au plat de résistance, – les maliens eux mêmes. Ces riches et nantis, qui ont le pouvoir de faire changer les choses, ont retourné leurs nouvelles tenues made in Taïwan, pour engrosser la vache à lait. Ils ont joué aux cartes la bonne pioche en argent, la mauvaise en humilité. Fiers d’afficher plus et dernier cri, ils se pavanent à outrance, retournant la honte avec un bon pieu métallique et affuté, à souhait pour le bourreau du dimanche. Ayez pitié. Ils travaillent pour une ONG, gèrent les entreprises occidentales implantées ici, s’occupent des postes diplomatiques, font commerce avec l’Europe, calculent des statistiques pour l’ONU sur les nouveaux seuils de pauvreté ou derniers fléaux des lépreux. Pardon pour l’amalgame, mais la réalité est là. Ceux qui gardent garant la bonne conscience des blancs bienpensants humanitaires à distance, ne sont d’autres que ces pourvoyeurs de misère, ceux pour qui le vent a livré un combat d’emblé inégal. Et puis à force de croire en n’importe quoi, de voir ce monde bizarre, on y côtoie aussi les bandits les plus séduisants que fainéants. Négociants la prochaine entourloupe, vendant mensonges et escroqueries, ils vivent au jour présent, pensant aux prostituées qu’ils pourront toiser avec arrogance et aux bières qu’ils pourront afficher dans des maquis miteux. Pas de mariage envisagé, ces jeunes perdus d’insouciance enfantent la vie par mégarde d’alcool, dépensent à frémir de quoi se payer une place de faux type dans le cercle des envieux. Ils se foutent du respect ou du travail, ils n’inventent que l’intelligence du paresseux et déchantent au premier labeur qui ne les rendra pas éternellement riches. Triste réalité qui rend le discernement difficile. Faux guide, faux gardien de nuit, faux cuisinier, faux musiciens… et j’en passe. Ils sont toujours non loin du blanc, du riche, du naïf ou des honnêtes travailleurs. Et puis, mon ami, si tu n’en as pas vu assez, il suffit de t’asseoir un peu à la table des maquis pour blancs ou auberge pour riches africains. Enquillant les bières à 1 euros 50 et repas pour 4 jours de misère, les bourgeois s’ennuient du temps qui passe, monnayent leur cupidité à coup de fausses bonnes actions et d’élocutions qui n’envient plus rien aux intellectuels français. Ils s’inquiètent de leur dernière cuisine importée d’Europe, du nouveau quatre-quatre ou des 200 euros journaliers qu’ils doivent dépenser pour nourrir famille et proches. Ils regardent d’en haut ou d’en bas suivant les circonstances, la galère des autres et pensent aux billets qu’ils doivent débourser si l’un de ces jeunes de quartier populaire à le malheur de s’écraser sur le pare-choc de leur grosse voiture. Et j’en passe… A leur côté, léchant les 100.000 qui débordent des poches, les nouveaux griots du dimanche se disputent les fameuses impensables tenues des baptêmes et mariage. A coup de chants et de louanges, ils flatteront le plus riche, le mieux, le plus escroc, du moment qu’il pourra aligner cette maudite monnaie du bonheur. Un ami raconte qu’avant, dans un lointain ancestral, le griot se devait d’être le porte-parole de la paix, le garant des secrets, le gardien de l’histoire. A l’heure des temps anciens, il y avait, dit-on, une certaine harmonie, un certain sens de la répartie des chances. On y ventait la grandeur d’un empire fort et riche, le combat des pauvres et des démunis, la protection, l’ordre et la justesse. D’ici, reste, force et fierté. L’argent a élagué l’inutile vraie démocratie, a filtré l’équilibre fragile, a ingéré toute cette mixture auquel les blancs n’y comprenaient rien et a inventer nos petits arrangements de l’histoire disant « à chacun sa chance, à chacun sa merde. A bon entendeur. Salut » Mudanga

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  • John, le 18 août 2012 -

    Mauvaises nouvelles de la chair , c’est le titre du denierr livre de Marie ROUANET qui vous scotchera. Rien de trash, des mots pour dire l’enfer des e9levages,la froide de9termination des chercheurs de l’ INRA & autres, pour notre bien comme ils disent. Un monde de bisounours que celui de certains e9colos qui pre9fe8rent manger un animal qui a gambade9! Pauvre beate que ce cochon e9leve9 hors-sol,canines & testicules arrache9s e0 cru,queue en tire-bouchon qui n’est plus qu’un souvenir puisque coupe9e e0 la naissance;poussins me2les broye9s vivants puisque non capables de pondre.Voile0 ce que nous faisons e0 ces beates, au nom de quoi? De crite8res objectifs de production e0 bas cofbt,mode8le exporte9 meame en Guyane,avec ce foutu soja en tourteaux des USA qui transite par les ports bretons avant de partir en Guyane!! Aberration e9conomique,l’Espagne s’y est mise,l’Europe centrale,nous de9pensons des fortunes pour irriguer du maefs & du soja destine9s e0 l’alimentation du be9tail,plantes tropicales,folie sous nos latitudes, & cette viande est revendue 2€/ kg au consommateur alors que le cofbt des intrants(aliments,soja,vitamines,antibiotiques & meame antide9presseurs, si si, e9lectricite9 pour les nurseries ,etc etc) est prohibitif.La FNSEA & le mode8le danois au temps des de9buts de la PAC ont impose9,avec une grande banque agricole,ce mode8le.Certains e9leveurs ne supportent plus cette durete9 & pourtant des porcheries hors-sol ne cessent de pousser.Le pouvoir est dans le camp des consommateurs s’il en a les moyens! Nous ne sommes pas en Autriche ou le bio est le plus re9pandu au monde & le plus accessible. L’ignorance de nombreux e9colos me consterne.. Mais lisez Marie Rouanet, c’est revigorant & intelligent , au-dele0 des terribles constats & de l’univers quasi-concentrationnaire que nous avons cre9e9 pour les beates que nous mangeons . Merci de m’avoir lue !

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